Le Karoo est une immense région en partie désertique située en Afrique du sud. C’est un endroit, à en croire les photos sur lesquelles je suis tombé en cherchant la couverture du livre pour illustrer les quelques mots qui suivent, absolument magnifique. “Karoo” signifie par ailleurs “pays de la soif” en langue Khoïkhoï, et, enfin, Khoïkhoï, “hommes des hommes”, est le nom d’un des peuples d’Afrique du Sud, aujourd’hui réduit à l’état de minorité.
Ces prolégomènes linguistiques passés (le cas échéant toutes mes excuses), en ce qui nous concerne plus précisément, Karoo, Saul Karoo, c’est le nom du personnage principal du roman de Steve Tesich dont on a, à juste titre, lu déjà tant de bien. Et il porte bien son nom, ce Saul, incapable d’être saoul qu’il est, justement. Alors qu’il boit des quantités homériques de vin, de vodka, bloody mary, gin-tonic, parfois même au réveil, toute ivresse lui est refusée. Saul Karoo est absolument incapable d’être ivre. Partant, constamment en scène, toujours en représentation, il fait comme si, il donne le change et il titube, sachant qu’au fond, c’est ce que tout le monde attend du bonhomme. Dans son opinion, c’est une véritable maladie dont il est injustement atteint, une maladie dont il ignore complètement la cause.
Puisque nous en sommes au rayon médical, Saul Karoo est également affligé d’une autre maladie, celle de l’intimité. Rester en privé, même avec des proches, lui est tout simplement intolérable. Pour enrober ces étranges affections dont il souffre plus ou moins, il ment, sans hésitations, sans pouvoir s’en empêcher, il ment. Il ment aussi, encore une fois, parce qu’il veut correspondre à l’image que son entourage se fait de lui.
Quoi d’autre encore du côté de chez Saul ? Ah oui, il est englué dans un long divorce qui n’en finit pas d’être discuté, remis sur la table, et, cause ou effet, il entretient une relation ambigüe d’amour-haine avec son (ex-)épouse, Dianah. Cette dernière lui reproche entre autres régulièrement, à très juste titre, d’être incapable d’accorder le moindre moment en privé à leur fils adoptif. Enfin, Saul se révèle incapable de faire le strict nécessaire pour avoir une assurance santé (nous sommes aux Etat-Unis…). Bref, il y a de l’égoïsme, de la faiblesse, de l’inconséquence, une certaine veulerie même chez ce malade aux symptômes loufoques.
Cynique, donc, désabusé et sans illusions ni la moindre vergogne, tout cela est exact, mais en fait ne dure pas. Passé le premier tiers du livre, le ton se fait plus grave et l’on découvre un Saul Karoo plus fragile, plus à découvert (lui qui justement n’est plus assuré). C’est alors le début d’une descente tranquille, mais inéluctable, qui nous conduira de plus en plus loin de notre héros. Au cours de cette lecture, on s’écarte lentement du personnage des débuts pour découvrir un homme à la recherche des siens, Ulysse, et qui n’a plus soif d’alcool, mais de Dieu. Or, on le sait, c’est souvent dans les déserts qu’on le rencontre, Dieu, en tout cas, il y a des précédents bien connus, on m’en a parlé.
Ce sont certes des termes plus que galvaudés, mais il y a quelque chose d’une quête mystique dans ce texte et il faut saluer le courage de l’auteur d’avoir su quitter le Saul des premières pages, facile à lire et quoi qu’il en soit attachant, pour aller chercher plus loin dans ce personnage. Il y avait quelque chose du séduisant salaud chez ce brillant script-doctor installé à New-York et ça aurait été suffisant pour pondre une fresque ironique et désenchantée, mais Tesich ne se contente pas de cette commodité, il ne laisse pas son héros se reposer sur ses lauriers (en partie fanés et cassants, certes) ni se vautrer dans une complaisance nombriliste de bon aloi. Il l’expédie à Los Angeles à la recherche de la mère biologique de son fils, puis en Europe, le fait aller trop loin, jusqu’au point où ce menteur de haut vol ne peut plus hurler que son propre nom au volant d’une voiture. Tesich prend alors du recul, vous verrez comment, et n’hésite pas à finir sur des pages dont tout cynisme est complètement écarté. Cette dernière partie, brève, création du personnage lui-même, enfin il le peut, est une réécriture de tout ce qui précède et dévoile peut-être le véritable objectif de l’auteur: hisser son texte au niveau des épopées.
En définitive, il y a deux Karoo, le bon et le mauvais et nous le savions depuis les premières pages, car son père l’avait bien vu. En effet, dans le délire de la sénilité, il pensait en effet avoir deux fils et il prenait Saul alternativement pour l’un et pour l’autre. Au début du roman, Saul acceptait ce double rôle, résigné, mais à la fin un Karoo efface l’autre définitivement. Bien sûr, on voudrait savoir ce qu’il devient “pour de vrai”, faiblesse, faiblesse, mais c’est évidemment là qu’il fallait en finir, laisser le lecteur devant cette fiction dans la fiction et lui proposer de faire les derniers pas seul.
Karoo, Steve Tesich, traduit de l’anglais par Anne Wicke, Monsieur Toussaint Louverture, février 2012
Florian Eglin