Le mystère Sherlock, J.M. Erre, Buchet Castel, 2012

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Ce nouvel hommage au plus célèbre des détectives a pour théâtre la Suisse et se passe aux pieds des chutes du Reichenbach, à Meiringen, dans le canton de Lucerne, un très joli petit coin, oui, oui. C’est là qu’eut lieu le fameux combat entre Sherlock Holmes et son ennemi le plus redoutable, le trop rare professeur Moriarty. C’est donc l’endroit tout choisi pour organiser un colloque en petit comité pour désigner le premier titulaire de la toute nouvelle chaire d’holmésologie, à la Sorbonne, rien que ça !

L’idée était séduisante, l’auteur prenait même le risque considérable de se lancer dans un récit à la “dix petits nègres”, mais l’hommage holmésien est un exercice littéraire périlleux, surtout si on y rajoute une couche en voulant se moquer du monde universitaire. Du coup, tout cela se lit très vite, sans autre intérêt que celui de savoir la fin (sans grande surprise et indigne de Sherlock Holmes), de plus, les personnages sont tous un peu ridicules, ils n’ont aucune ampleur et aucun d’entre eux ne retient l’oeil. On a presque l’impression de se trouver devant de la littérature pour jeunes adolescents. Bref, le tout souffre d’un manque de développement certain et on a presque l’impression que l’auteur nous prend pour des demeurés, ce qui n’est pas très agréable.

L’hommage holmésien, c’est quelque chose de superbe, on touche à la mythologie de la littérature policière, mais là, il n’y a rien à retenir de cet ouvrage inepte. En définitive, je dirais  même qu’il y a un certain manque de respect pour le personnage, de toute façon absent de cette histoire et superposé à Lestrade (ce qui explique peut-être certaines choses). Pour ceux qui s’intéressent au genre, je recommande chaudement le mandala de Sherlock Holmes, de Jamyang Norbu, qui exploite le fameux grand hiatus avec une touche mystique, ou l’excellent ouvrage, les Nombreuses vies de Sherlock Holmes, de Xavier Mauméjan et André-François Ruaud, histoire de faire le tour de la question des pastiches.

Le mystère Sherlock, J.M. Erre, Buchet Chastel, 2012

Florian Eglin

L’argent et les mots, André Schiffrin, la Fabrique éditions, 2010

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C’est le dernier opus de la série et André Schiffrin termine ici, du moins pour l’instant, sa captivante plongée dans le monde de l’édition et les bouleversements qu’il a subi au début du siècle. Après les constats effectués (voir mes critiques précédentes), l’auteur explore cette fois beaucoup plus en détails les différents possibles pour libérer le livre, voire la culture en général, du poids du marché et des exigences de rentabilité imposées par des groupes de plus en plus grands et de plus en plus voraces.

Il est clair selon lui que l’argent et les mots ne font pas justement bon ménage, puisque les naufrages de maisons parfois historiques sont en général dus à la trop grande avidité de leurs nouveaux propriétaires. Partant, les solutions qu’il envisage vont plutôt dans le sens de renoncer à faire de l’édition une activité à but lucratif ou du moins enrichissant.

Après un passage en revue du modèle norvégien, qui se distingue par une forte intervention de l’Etat dans tous les domaines de la culture, il consacre trois chapitres au cinémas, aux librairies, puis à la presse. Ensuite, il finit par remettre en question certains monopoles qui se profilent, comme celui de Google en terme de numérisation de livres passés dans le domaine public.

Pour sauvegarder la diversité et l’indépendance du monde de l’édition, il suggère alors de larges subventions de l’Etat, alimentées par de nouveaux impôts prélevés, justement, chez Google par exemple (qui, entre autres, diffuse librement des informations tirées de médias payants). Il propose aussi des solutions au niveau régional, pour des projets locaux, de moyenne ampleur. Enfin, une fois de plus, l’éditeur doit renoncer à l’appât du gain.

Au travers de tout cela, la question d’internet est cette fois régulièrement abordée et, hélas, à mon sens, le regard de Schiffrin reste assez passéiste à cet égard. Si pléthore d’informations il y a, selon lui, elle souffre d’un manque de filtrage certain. C’est bien sûr tout à fait vrai, mais les internautes ne sont pas des imbéciles, (en tout cas pas ceux qui lisent cette petite critique, bravo !) et sont tout-à-fait capables avec un peu d’habitude de trier ce qu’ils trouvent sur le net.

Par ailleurs, si le métier d’éditeur devient un métier à but non-lucratif, ce n’est plus un métier. C’est un activité à laquelle on s’adonne par passion, avec énergie sans doute, mais qui a ses limites, forcément. Et la même question est valable pour les auteurs, payés par leur éditeur (en France, actuellement, seule une petite vingtaine d’entre eux, vivrait de leur plume uniquement). Est-ce que ces métiers, au coeur de la diffusion de la culture, doivent devenir des activités secondaires, des occupations auxquelles on se consacre lorsqu’il reste du temps ? C’est certes déjà de toute façon ce que font la plupart des écrivains. Bien sûr, cela présenterait pour les éditeurs des avantages énormes, libérés de la pression de toute exigence de rentabilité, ils pourraient sortir des livres risqués, autres, dont on sait qu’ils ne toucheront qu’un public choisi.

Pour finir, il convient en définitive de se demander si on ne se dirige pas vraiment, pour reprendre le titre du premier livre de Schiffrin, vers un monde vraiment sans éditeurs, un monde dans lequel en fait chacun, par le biais du net, serait son propre éditeur, son propre sélectionneur de médias et de fiction.

André Schiffrin, l’argent et les mots, traduit de l’anglais par Eric Hazan, la Fabrique éditions, mars 2010

Florian Eglin

Rhapsodie pour une dent creuse, Régis Delicata, Grasset, 2012

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D’abord, on est séduit, vraiment. L’intrigue est cocasse, il s’agit de récupérer le dentier de Robert Mitchum dans son cimetière de Los Angeles, mais on suit tout cela d’assez loin car, pour Régis Delicata, tout est prétexte au plaisir de la langue, aux jeux de mots, qui sont comme des bonbons sous la plume de l’auteur et entre les oreilles du lecteur.

Il y a de très, très  jolies formules, on sourit beaucoup, on croise avec plaisir et surprise des mots qu’on a pas salués depuis longtemps, comme prurit, ganache ou biffin, il y a donc aussi la rencontre systématique du soutenu et de l’argotique, l’un mettant l’autre en valeur et du coup, ça pétille et ça scintille. Parfois, on se marre franchement.

Il y a aussi de petites trouvailles amusantes, comme un florilège de “scènes coupées” en fin de volume ou un appareil critique succinct en bas de page en forme d’adresse à un hypothétique Lucien, interlocuteur désigné du narrateur Gavotti.

Bref, beaucoup de verve et d’énergie dans cette langue qui gouaille qui trouvaille et fleure bon le cinéma des années cinquante, soixante, (j’ai vu Blier, Ventura…) mais toute cette faconde à ses limites, hélas (c’est là qu’est…). Parce qu’à force de bons mots, on s’y perd un peu et, égaré, voire fatigué, par le bagou et les digressions, on a de la peine à suivre le fil (dentaire) de cette histoire que l’auteur traite quand même un peu à la va-comme-je-te-pousse, plus occupé qu’il est à confectionner, avec brio, certes, cette joyeuse rhapsodie qui justement sonne un peu creux.

Régis Delicata, Rhapsodie pour une dent creuse,  Grasset,  février 2012

Florian Eglin

le contrôle de la parole, André Schiffrin, La fabrique éditions, 2005

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Dans ce petit livre, André Schiffrin poursuit   l’importante réflexion commencée dans son ouvrage précédent, l‘édition sans éditeurs,  paru également chez la Fabrique (voir ma critique du mardi 10 avril). Il y avait retracé le parcours de la maison d’édition fondée par son père à New-York, Pantheon Books, qui s’était vue rachetée par un grand groupe allemand, Bertelsmann, perdant ainsi toute marge de manoeuvre et devant répondre à des exigences de rentabilité difficilement supportables dans un domaine comme celui de l’édition.

La situation française semblait alors plus saine, équilibrée, avec d’un côté Hachette et Vivendi qui contrôlaient les deux tiers de la production et d’un autre, contrôlant le dernier tiers, des maisons indépendantes assises sur une solide histoire familiale, un catalogue de très haut niveau et une certaine rentabilité, Gallimard, le Seuil, Flammarion et Albin Michel en tête. Pourtant, peu de temps après la publication de l’édition sans éditeurs (aucun rapport de cause à effet, bien sûr), sous la désastreuse houlette de Jean-Marie Messier, beaucoup trop gourmand, l’empire Vivendi (qui pesait en 2002 deux milliards et demi d’euros…) s’écroula et dut vendre à perte une maison d’édition de Boston, Houghton Mifflin, acquise en 2001. Bilan, moins 450 millions d’euros dans les livres de compte… Plus ou moins à la même période, ce sont les éditions du Seuil qui sont vendues et ça ne s’arrête pas là…

Cette rupture de l’équilibre qui prévalait en France jusque-là aboutit donc à la situation suivante : ” (…) l’essentiel de ce qui est imprimé en France est désormais sous le contrôle de marchands d’armements (Lagardère / Matra, Dassault) qui dépendent étroitement des commandes de l’Etat.” (quatrième de couverture).

André Schiffrin raconte et examine toutes ces changements en détails, il passe également en revue les questions liées à la distribution et aux grandes chaînes des librairies, il continue aussi d’effectuer, à titre de comparaison, des va-et-vient avec la situation aux Etats-Unis. Plus loin, il élargit son propos et fait un tour d’horizon des médias américains, cinémas, presse, radio et chaînes de télévision pour constater que partout le même son de cloche (le tocsin?) se fait entendre. L’heure est aux concentrations, comme ailleurs, les plus gros avalent les plus petits, exigent une rentabilité impossible à tenir et, partant, empêchent la diffusion des courants de pensées alternatifs ou trop critiques à l’égard des pouvoirs en place (il revient longuement sur la position de la presse américaine pendant la guerre en Irak).

Une fois de plus, dans la veine du précédent opus, André Schiffrin nous livre une passionnante étude, claire, concise et, il faut le relever, digeste (j’ai avalé ses trois textes comme des romans d’aventures, trop vite presque). Le tableau qu’il nous brosse est éclairant sur les désastres provoqués dans le monde de l’édition par la stricte application des règles actuelles de l’économie. Cependant, malgré tous les constats plutôt sombres auxquels il parvient, Schiffrin n’est jamais alarmiste, il propose souvent des pistes pour penser autrement la diffusion des textes et de la culture, en particulier dans son dernier ouvrage, L’argent et les mots. A suivre donc…

le contrôle de la parole (l’édition sans éditeurs suite), André Schiffrin, traduit de l’anglais par Eric Hazan, la Fabrique éditions,  février 2005

Florian Eglin

Karoo, Steve Tesich, Monsieur Toussaint Louverture, 2012

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Le Karoo est une immense région en partie désertique située en Afrique du sud. C’est un endroit, à en croire les photos sur lesquelles je suis tombé en cherchant la couverture du livre pour illustrer les quelques mots qui suivent, absolument magnifique. “Karoo” signifie par ailleurs “pays de la soif” en langue Khoïkhoï, et, enfin, Khoïkhoï, “hommes des hommes”, est le nom d’un des peuples d’Afrique du Sud, aujourd’hui réduit à l’état de minorité.

Ces prolégomènes linguistiques passés (le cas échéant toutes mes excuses), en ce qui nous concerne plus précisément, Karoo, Saul Karoo, c’est le nom du personnage principal du roman de Steve Tesich dont on a, à juste titre, lu déjà tant de bien. Et il porte bien son nom, ce Saul, incapable d’être saoul qu’il est, justement. Alors qu’il boit des quantités homériques de vin, de vodka, bloody mary, gin-tonic, parfois même au réveil, toute ivresse lui est refusée. Saul Karoo est absolument incapable d’être ivre. Partant, constamment en scène, toujours en représentation, il fait comme si, il donne le change et il titube, sachant qu’au fond, c’est ce que tout le monde attend du bonhomme. Dans son opinion, c’est une véritable maladie dont il est injustement atteint, une maladie dont il ignore complètement la cause.

Puisque nous en sommes au rayon médical, Saul Karoo est également affligé d’une autre maladie, celle de l’intimité. Rester en privé, même avec des proches, lui est tout simplement intolérable. Pour enrober ces étranges affections dont il souffre plus ou moins, il ment, sans hésitations, sans pouvoir s’en empêcher, il ment. Il ment aussi, encore une fois, parce qu’il veut correspondre à l’image que son entourage se fait de lui.

Quoi d’autre encore du côté de chez Saul ? Ah oui, il est englué dans un long divorce qui n’en finit pas d’être discuté, remis sur la table, et, cause ou effet, il entretient une relation ambigüe d’amour-haine avec son (ex-)épouse, Dianah. Cette dernière lui reproche entre autres régulièrement, à très juste titre, d’être incapable d’accorder le moindre moment en privé à leur fils adoptif. Enfin, Saul se révèle incapable de faire le strict nécessaire pour avoir une assurance santé (nous sommes aux Etat-Unis…). Bref, il y a de l’égoïsme, de la faiblesse, de l’inconséquence, une certaine veulerie même chez ce malade aux symptômes loufoques.

Cynique, donc, désabusé et sans illusions ni la moindre vergogne, tout cela est exact, mais en fait ne dure pas. Passé le premier tiers du livre, le ton se fait plus grave et l’on découvre un Saul Karoo plus fragile, plus à découvert (lui qui justement n’est plus assuré). C’est alors le début d’une descente tranquille, mais inéluctable, qui nous conduira de plus en plus loin de notre héros. Au cours de cette lecture, on s’écarte lentement du personnage des débuts pour découvrir un homme à la recherche des siens, Ulysse, et qui n’a plus soif d’alcool, mais de Dieu. Or, on le sait, c’est souvent dans les déserts qu’on le rencontre, Dieu, en tout cas, il y a des précédents bien connus, on m’en a parlé.

Ce sont certes des termes plus que galvaudés, mais il y a quelque chose d’une quête mystique dans ce texte et il faut saluer le courage de l’auteur d’avoir su quitter le Saul des premières pages, facile à lire et quoi qu’il en soit attachant, pour aller chercher plus loin dans ce personnage. Il y avait quelque chose du séduisant salaud chez ce brillant script-doctor installé à New-York et ça aurait été suffisant pour pondre une fresque ironique et désenchantée, mais Tesich ne se contente pas de cette commodité, il ne laisse pas son héros se reposer sur ses lauriers (en partie fanés et cassants, certes) ni se vautrer dans une complaisance nombriliste de bon aloi. Il l’expédie à Los Angeles à la recherche de la mère biologique de son fils, puis en Europe, le fait aller trop loin, jusqu’au point où ce menteur de haut vol ne peut plus hurler que son propre nom au volant d’une voiture. Tesich prend alors du recul, vous verrez comment, et n’hésite pas à finir sur des pages dont tout cynisme est complètement écarté. Cette dernière partie, brève, création du personnage lui-même, enfin il le peut, est une réécriture de tout ce qui précède et dévoile peut-être le véritable objectif de l’auteur: hisser son texte au niveau des épopées.

En définitive, il y a deux Karoo, le bon et le mauvais et nous le savions depuis les premières pages, car son père l’avait bien vu. En effet, dans le délire de la sénilité, il pensait en effet avoir deux fils et il prenait Saul alternativement pour l’un et pour l’autre. Au début du roman, Saul acceptait ce double rôle, résigné, mais à la fin un Karoo efface l’autre définitivement. Bien sûr, on voudrait savoir ce qu’il devient “pour de vrai”, faiblesse, faiblesse, mais c’est évidemment là qu’il fallait en finir, laisser le lecteur devant cette fiction dans la fiction et lui proposer de faire les derniers pas seul.

Karoo, Steve Tesich, traduit de l’anglais par Anne Wicke, Monsieur Toussaint Louverture, février 2012

Florian Eglin

Le vampire de Ropraz, Jacques Chessex, éditions Grasset & Fasquelle, 2007

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En hiver 1903, dans le Haut-Jorat vaudois, on découvre le corps atrocement mutilé, violé et en partie dévoré d’une jeune femme. Elle venait d’être enterrée. C’est Rosa, la fille du juge de paix. Il y en aura deux autres, de ces cadavres extirpés de leurs tombes. Leurs corps seront atrocement martyrisés de la même façon. On trouve relativement vite un coupable, un garçon de ferme attardé, terriblement maltraité, régulièrement violé, pendant son enfance.

Partant d’une enquête sur un fait divers ayant réellement eu lieu (peu de choses sont modifiées par l’auteur), Jacques Chessex écrit un texte très violent, profond et puissant. Il manie une langue magnifique pour décrire le remugle, la turpitude de cette campagne et de ses habitants dont on sent qu’il les vomit :”Dans ces déserts, le symptôme du vampire durera tant que cette société sera victime de la crasse primitive : saleté des corps, promiscuité, isolement, alcool, inceste et superstitions qui infestent ces campagnes et créeront d’autres foyers d’exactions sexuelles et d’horreur sans merci.” (p. 73). Il dit les secrets, il dit ce qui rampe, il dit les vices, il dit l’immonde. Des paysans et des notables, il dit ce qui est dessous et caché dans sa langue superbe.

Chessex a mûri son texte pendant très longtemps puisqu’il s’est intéressé au vampire de Ropraz dès les années soixante. Il s’est alors lentement laissé remplir de son sujet pour enfin parvenir à ce petit livre dense et concis écrit (à la demande pressante de son éditeur à qui il aurait raconté cette histoire), semblerait-il, en l’espace de deux petites semaines.

A la fin, le récit accélère, le texte prend de la distance, quitte le canton de Vaud, et devient presque une sorte de conte cruel dans un éclat de rire sardonique qui permet à l’auteur de planter une très belle pique dans le ventre de l’institution militaire. Oui, c’est vraiment cocasse, vous verrez.

Au début il y avait eu l’ogre (prix goncourt 1973). Certaines obsessions ont donc la vie dure et longue, puisqu’au crépuscule de sa vie littéraire, Chessex, avec ce vampire, en est toujours par là : il y a quelque chose qui dévore, où que ce soit, il y a quelque chose qui dévore.

Jaques Chessex, le vampire de Ropraz, éditions Grasset & Fasquelle,  janvier 2007

Florian Eglin

En vitesse, mes excuses : Peau de Brocart, le corps tatoué au Japon, Philippe Pons, éditions du Seuil, 2000

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Un superbe ouvrage de la main du grand, grand spécialiste français du Japon, Philippe Pons, correspondant du Monde à Tokyo (encore ?), un ouvrage qui explique les origines et le sens du tatouage au le pays du soleil levant.

Depuis les pompiers d’Edo (ancien nom de Tokyo) jusqu’aux célèbres yakuza, en passant par le fameux  ”roman” chinois, Chroniques de Wei, c’est tout un univers qui se déploie, certes un peu trop succinctement, j’aurais voulu en lire plus,  dans ce beau livre, qui est par ailleurs en lui-même un joli objet, relié avec une couverture en dur. Il y a de plus de nombreuses illustrations, des photographies de dos entièrement tatoués en particulier, je regrette toutefois qu’elle ne soient pas plus lumineuses et que la définition de certaines d’entre elles ne soit pas meilleure. Il était peut-être difficile de faire autrement.

Hélas pour ceux qui sont intéressés par cet extraordinaire sujet (le tatouage est en effet un extraordinaire sujet et ne se limite pas, loin de là, heureusement, aux ineptes motifs soi-disant tribaux qu’on voit en général),  ce bel objet, cet oiseau rare, d’un beau rouge comme vous pouvez le voir, reste assez difficile à trouver ou alors revient un peu cher suivant les vendeurs. En ce qui me concerne, je trouve que c’est plutôt tant mieux, car c’est un livre que je chéris (aussi pour des raisons purement personnelles) et je suis content qu’il ne court pas les rues.

Peau de brocart, le corps tatoué  au Japon, Philippe Pons, éditions du Seuil, 2000

Solal Aronowicz

Frictions, Philippe Djian, éditions Gallimard, 2003

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Frictions, c’est cinq séquences de la vie d’un homme dont la relation à sa mère est à la fois très proche et très lourde, chargée. Autour d’eux, les autres personnages passent et disparaissent, à une ou deux exceptions près, eux seuls restent, la mère et le fils.

C’est plus sec et plus acide que Vengeances, plus tendu. Comme l’annonce le titre, quelque part, ça rappe et ça dérange. Les personnages sont des surfaces qui s’effleurent les unes les autres, qui ne communiquent pas et qui ne s’entendent pas. Au fond, il n’y a aucune aucune relation positive entre aucun d’entre eux. Elles ont soit vides, soit mauvaises.

Comme toujours chez Djian, il y a aussi ce lent écroulement, pour ma part tout à fait  délicieux à observer. On sent que ça va finir, il y a quelque chose qui menace, que ce soit l’odeur de gaz ou un petit tremblement de terre, un serpent venimeux que personne n’a vu ou  ce rat énorme qui se cache derrière une machine à laver et qu’on renonce à chasser.

Le livre, au fond assez bref, est comme ramassé sur lui-même. Djian n’en écrit pas trop et, en fait, un des intérêts majeur de Frictions, c’est justement l’intervalle entre les séquences, c’est tout ce que le texte élude et qu’on devine peu à peu. Il y a beaucoup de subtilité dans ce procédé, il permet d’éviter une dilution qui aurait affaiblit l’impact de l’oeuvre.

Ces séquences pourraient presque se suffirent à elles-mêmes et être lues comme des nouvelles (ça a d’ailleurs été le cas du premier chapitre paru dans le Monde), mais c’est précisément le fait de les considérer comme un tout qui donne de l’ampleur, du souffle à l’ensemble grâce à ce traitement de l’implicite que la lecture implique.

Pour finir, Frictions est un très bon Djian et je suis content, c’est un hasard, de terminer ma plongée chez lui par ce livre. Son univers est là, son style (ses dialogues caractéristiques) ses thèmes, bref, ce que j’aime trouver chez lui.

Frictions, Philippe Djian, éditions Gallimard,  mai 2003

Florian Eglin

En vitesse, mes excuses : L’Edition, Bertrand Legendre, Le Cavalier Bleu éditions, coll.idées reçues, 2009

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Un petit livre fort bien fait, très vite lu, mais rempli de toutes sortes d’informations et d’idées sur le monde de l’édition et sur les différents acteurs qui la font.

Auteurs, éditeurs, distributeurs, libraires, grands groupes, petites maisons, la question du numérique, Bertrand Legendre, professeur à l’université de Paris 13 et grand spécialiste du  domaine, passe tout cela en revue sans prendre parti, avec de nombreux chiffres récents à l’appui.

Je suis sorti de cette brève lecture avec les idées plus claires sur cet univers au fond assez peu connu, presque mystérieux, et surtout avec l’envie d’en savoir plus (ce qui ne vas pas tarder).

Florian Eglin

Leçon d’adieu, Charles Méla, éditions Zoé, 2008

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A l’occasion de sa leçon d’adieu donnée en juin 2007 à l’Université de Genève, Charles Méla fait oeuvre, à l’image des “auteurs” médiévaux de “conjointure”. Il va effectivement relier sens, thèmes et figures avec le brio et l’éclat que ses étudiants ont eu la chance de connaître lorsqu’il enseignait encore (et qu’il n’avait pas eu un accident de ski).

Il revient tout d’abord sur une image fameuse, magnifique, tirée du Conte du Graal : Perceval contemple, rêveur, les gouttes de sang laissées sur la neige par une oie sauvage blessée au cou par un faucon et cette vision lui fait penser à son amie Blanchefleur.

Charles Méla est un spécialiste immense de ce motif et il connaît parfaitement ce roman. En effet, le Graal, déjà, était au coeur de son premier ouvrage, la Reine et le Graal (paru au éditions du Seuil en 1979) et il a également proposé une traduction du Conte du Graal parue au Livre de poche, dans la collection Lettres gothiques ( en 1990). Il choisit là de s’appuyer sur les mots eux-mêmes pour articuler sa pensée, il extirpe leurs sens multiples, ce qui lui permet de rayonner, de voyager et de nous emmener non seulement dans les autres textes de Chrétien de Troyes, Cligès, Erec, le chevalier à la charrette ou le chevalier au lion, mais encore dans d’autres joyaux littéraires du moyen-âge comme les Tristan, Bernard de Ventadour, le Roman de Troie et bien évidement le Roman de la Rose avec la fameuse scène du Miroir Périlleux de Narcisse.

Pour aller plus loin, plus profond dans le sens et dans les liens que les thèmes soulevés entretiennent entre eux, il se rend, en vrac, on m’excusera peut-être, chez Apulée, Dante, Goethe, Luc l’évangéliste, ou Ronsard.

Par ailleurs, Charles Méla, fidèle à la tradition médiévale qui accorde à ceux qui ont précédé un grand respect, convoque aussi Roger Dragonetti, qui avait immensément contribué au rayonnement de la littérature du moyen-âge dès les années septante, à l’Université de Genève également.

Enfin, il faut saluer sa volonté d’aller chercher des références, des liens dans le monde de l’Islam, que ce soit dans le Coran, chez le mystique persan Sohrâvardi ou chez le cinéaste tunisien Nacer Khemir. Ainsi, il fait oeuvre de conjointure à un niveau autre encore, puisque, est-il nécessaire de le rappeler, le moyen-âge de Perceval, pour revenir à la figure initiale de cette ultime leçon, était chrétien, sinon rien.

L’actuel directeur de la fondation Bodmer  signe là un petit livre éblouissant par l’aisance avec laquelle son auteur circule dans les thèmes qu’il tisse entre eux, et ce, tout en restant étonnant de légèreté malgré la densité de ce qui est dit.

Charles Méla, leçon d’adieu, éditions Zoé, minizoé,  2008

Florian Eglin

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